En basse vallée d’Ariège, Alain Duphil généralise la pratique de l’agriculture de conservation depuis une dizaine d’années. Une transition qu’il finance en partie par la vente de crédits carbone liés au stockage de carbone dans les sols.
Adopter des pratiques agroécologiques sur l’exploitation… l’idée n’a jamais quitté Alain Duphil. Lui le francilien passionné de nature devenu ingénieur agronome (Toulouse) avec la volonté chevillée au corps de devenir agriculteur. Lui qui avait démarré sa carrière comme maraîcher en agriculture biologique dans les années 80 avant de reprendre en 1989 la tête de son exploitation actuelle, le GFA (groupement foncier agricole) Moulas à Cintegabelle en Haute-Garonne, à une encablure au Sud de Toulouse en Basse-Ariège. Une ferme de 154 ha tournée au départ vers la monoculture de maïs grain avec une majorité de terres d’alluvions graveleuses de l’Ariège ainsi que 35 ha en côteaux dans le Lauragais.
A la tête du GFA Moulas, Alain est à la fois chef d’exploitation et « salarié » pour le compte de dix associés (deux familles). « Je gère la ferme seul toute l’année avec un salarié, éclaire-t-il. Je dois donc aborder la transition écologique avec prudence. Je n’ai pas le droit de me rater ». Son statut particulier de chef d’exploitation en GFA est rarissime en France (avec sans doute moins d’une dizaine de cas selon l’agriculteur). Malgré le frein que cela peut représenter en matière de prise de risques, depuis le milieu des années 2010, Alain Duphil s’est mis à adopter progressivement l’agriculture de conservation.


Diversification des assolements
La transition sur la ferme se traduit d’abord très concrètement par la diversification de la rotation qui passe de 90 ha de maïs et de 20 ha de blé dur à une part plus grande de 40 ha de céréales à paille à laquelle il ajoute encore par la suite 15 ha de tournesol.
« Cette année, nous avons un assolement de 58 ha de maïs, 24 ha de tournesol, 31 ha de blé dur, 11 ha d’orge et 26 ha de féverole-culture, éclaire l’agriculteur. Ce sont aussi les politiques de gestion de la réserve en eau pour l’irrigation qui nous ont poussés à introduire plus de cultures d’hiver. L’eau est en effet « gratuite » jusqu’au premier juin et c’est beaucoup plus sécurisant d’avoir des cultures d’hiver. Sur blé dur il suffit généralement de deux passages d’irrigation pour 30 ou 40 mm en période de sec pour sauver le rendement et produire 70 q/ha au lieu de 50. Nous réalisons alors une marge qui n’est plus très loin de celle du maïs. En revanche, j’ai dû abandonner les essais de culture du colza. Il y avait trop de risques d’échecs à la levée. C’était trop stressant car la réussite du semis dépend du facteur lié à la chance d’avoir un orage au bon moment ».
Couverts végétaux
Ce faisant, Alain réduit très fortement la pratique du labour qu’il maintient jusqu’en 2022 en cas de blé dur après maïs dans la seule logique d’éviter le risque de fusariose sur blé dur par enfouissement des résidus. « Cependant nous sommes ensuite parvenus à supprimer totalement le labour grâce aux couverts végétaux », souligne Alain. Après la culture récoltée l’été, l’exploitant introduit systématiquement un couvert de sorgho fourrager. Après maïs, c’est un couvert à base de féverole et de phacélie qui prend place.
« Aujourd’hui le sol est à la fois ferme et poreux, indique Alain. Je vois des champignons qui poussent dans le maïs. Je surveille les sols avec 16 analyses de sol que je réalise chaque année. Nous constatons que les taux de matière organique commencent à remonter. Les tests à la bêche nous montrent de grandes quantités de gros vers de terre anéciques dans toutes les parcelles. C’est assez incroyable. J’ai coutume de dire que je suis passé à la traction animale : mais pas avec des bœufs, avec les vers de terre, car ce sont eux qui travaillent le sol en profondeur comme en surface. De fait, notre tracteur le plus récent est de 1999. On use beaucoup moins d’acier, et on fatigue moins les tracteurs ce qui représente autant d’économies de carbone, un sujet auquel je suis très sensible ».


Une fertilisation ajustée
Alain Duphil annonce qu’en Lauragais, il n’apporte plus de potassium ni de phosphore aux sols depuis vingt ans. « Nos analyses de sol y sont mauvaises, reconnaît-il, mais nous n’avons aucun signe de carence. Je fais l’hypothèse que ce sont les mycorhizes en symbiose avec les racines qui apportent les éléments à la plante. Les micro-organismes du sol vont chercher le phosphore rétrogradé entre les feuillets d’argile… Une curiosité que vient chaque année étudier avec ses élèves, Jean-Pierre Sarthou, enseignant-chercheur à l’Agro de Toulouse (Ensat) et à l’INRA ». Cette résilience de la nutrition de ses sols est pour Alain en grande partie le fruit du non-labour qui préserve les filaments de mycorhizes dont l’impact bénéfique est également ressenti sur la résistance aux stress hydriques. L’autre effet bénéfique de nutrition vient de ce que « les couverts vont aller chercher tout ce qui traîne comme minéraux en profondeur et les rapportent en surface ».
Cette stratégie de couverture du sol permet à l’agriculteur de viser des itinéraires techniques plus économes en azote. Il a ainsi calé un itinéraire à zéro azote (et zéro fongicide) sur Tournesol après un couvert de féverole-phacélie. L’an passé il a également réduit avec succès de 10 % la dose d’azote sur maïs. Pour la récolte de 2024, il a même réduit cette dose de 20 % en passant de 230 unités à 190 unités. L’apport se fait sous forme d’urée en trois fois avec une grande vigilance en cas d’absence de pluies. « C’est devenu très délicat avec le réchauffement climatique. On doit parfois irriguer avant que le fertilisant ne s’évapore sans quoi c’est catastrophique car cela dégage du protoxyde d’azote dans l’atmosphère et une partie de l’engrais est perdue pour la plante ».
Semis classique
Avant l’implantation du maïs, Alain broie le couvert et laisse « reverdir » pendant environ 15 jours. Cela permet de cibler ensuite les zones de ray-grass et de chardon où positionner un passage de glyphosate. Avant le semis, l’agriculteur réalise un à deux passages de disques sur environ 7 à 8 cm de profondeur maximum pour que le lit de semences soit le plus propre possible pour accueillir la culture de maïs. « Le Roundup effectue 95 % du travail mais les disques éliminent la petite part d’adventices qu’il reste. Cela est une manière de prévenir les résistances, insiste le chef d’exploitation. A mon sens la technique du semis direct « pur » est risquée de ce point de vue. Dans tous les cas, je considère que le glyphosate est un outil important à préserver pour l’agriculture. Mon prédécesseur à la tête du GFA m’avait dit que ce sont les herbicides bien plus que l’usage du tracteur qui ont révolutionné l’agriculture. J’en suis toujours convaincu ».
Engrais starter 3 x 15
Après le disquage, Alain sème ensuite de façon classique, avec un semoir Monosem à 80 cm d’écartement. « Depuis quelques saisons, je sème avec un vibroculteur en combiné avec le semoir 6 rangs avec seulement trois dents pour chaque élément semeur. Grâce à la rampe d’une trémie Delimbe placée à l’avant du tracteur, cela me permet de retravailler la ligne de semis et d’incorporer l’engrais sur 20 cm de large, soit sur seulement 25 % de la surface. Les 100 kg/ha de 3 x 15 que j’apporte ainsi assurent l’équivalent d’un épandage en plein à 60 unités d’azote, de phosphore et de potasse. J’obtiens ainsi un effet starter avec un engrais qui ne coûte pas cher. On voit d’ailleurs très bien l’effet positif de cet engrais là où il y a eu des manques d’engrais. Cet engrais est la seule fertilisation phospho-potassique que j’apporte au sol dans la rotation de plaine depuis l’augmentation du prix des engrais ».
La stratégie de semis d’Alain vise également à éviter les problèmes ultérieurs de manque d’eau. « Nous devons semer tôt pour profiter des pluies du printemps et esquiver les grosses chaleurs. Avec des variétés précoces, nous visons une floraison du maïs au 25 juin, complète l’agriculteur. Le problème étant que nous devons aussi laisser s’exprimer le couvert végétal qui précède pour qu’il puisse apporter tous ses bienfaits… C’est donc une histoire de compromis. Nous laissons ainsi le couvert au moins jusqu’à fin mars. Et nous semons le maïs début avril. C’est une petite révolution. Quand j’ai démarré dans le métier, les maïs fleurissaient au 25 juillet ! Cet itinéraire d’évitement du manque d’eau limite le rendement mais nous gagnons ensuite sur les frais de séchage. Mon but est de récolter un maïs à moins de 20 % d’humidité, ce qui consomme très peu de gaz et qui est bon pour la neutralité carbone ».


Bilan carbone
L’agriculteur est en effet convaincu de la nécessité de trouver des solutions pour réduire les émissions de carbone y compris au maillon agricole. Il s’est inscrit dans un dispositif privé de rémunération du stockage de carbone dans les sols avec la start-up « Soil Capital Carbon». Un système payant à l’entrée mais selon lui très simple et sans risques et qui lui a déjà apporté une rémunération complémentaire carbone de 3, 4 et 6,5 K€ respectivement pour les récoltes 2021, 2022 et 2023. « Les sommes versées représentent 80 % de la somme totale due, explique-t-il. Les 20 % restants seront donnés 10 ans après sous condition que des pratiques vertueuses ont été maintenues. Le calcul de la rémunération est lié à 100 % sur la déclaration des pratiques. Grâce au modèle Cool Farm Tool, ils arrivent ensuite à savoir combien de carbone est stocké. Le mode de calcul est assez prudent car il n’est pas tenu compte de tous les facteurs positifs de stockage de carbone, comme la biomasse des cultures par exemple. Cette prudence représente un argument supplémentaire pour les acheteurs de crédits carbone qui se trouvent d’autant plus sécurisés dans leurs démarches. Le sujet du carbone est absolument majeur. Des directeurs internationaux de très grands groupes industriels agroalimentaires sont venus visiter l’exploitation. Ces grands patrons prennent très au sérieux le sujet du carbone, car sans doute demain la neutralité carbone sera une obligation pour accéder aux marchés ».
Par Rédaction Wikiagri
Equipe de rédacteurs Wikiagri